Eleveurs et aussi sauveurs

AGRICULTURE En Suisse, nombre d’animaux de rente et de plantes de
culture sont en voie de disparition. ProSpecieRara veut assurer leur survie.

Article paru le 15 janvier 2019 dans La Côte. Textes: Fabienne Morand. Photos: La Côte PDF

Cheval des Franches-Montagnes, vache évolénarde, abeille noire du pays, lapin petit-gris suisse, chèvres du Simplon, mais aussi variétés de fruits, pommes de terre, petits fruits et plantes d’ornements: tous sont en situation critique. Depuis 1982, la Fondation suisse pour la diversité patrimoniale et génétique liée aux végétaux et aux animaux (ProSpecieRara) tente de préserver «les races d’animaux de rente et les plantes de culture menacées». Pour figurer sur la liste de ProSpecieRara, plusieurs critères, le premier étant «les races de campagne anciennes et traditionnelles ayant une importance historique agricole ou socio-culturelle». Y a-t-il des animaux dans une situation plus délicate qu’une autre? «Oui, répond Claudia Steinacker, de ProSpecieRara Suisse romande. C’est par exemple le cas du mouton de Saas. Un vol de 103 bêtes il y a quelques années sur un alpage, soit un quart du cheptel, l’a fortement affaibli. Selon l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, la race est classée dans un état critique s’il y a moins de 100 femelles répertoriées dans le registre généalogique. Et s’il y a plus de 10 000 femelles, on la considère sécurisée.»

Des choix réfléchis
L’élevage est la clé de ce programme de sauvegarde. «Et un animal de rente, pour le sauver, il faut un produit», souligne Matthieu Muller, de la Biergerie à Bière, qui possède notamment des chèvres bottées et des chèvres grises des montagnes. Pour permettre à ces animaux typiques de survivre, un débouché pour la viande et le lait est nécessaire. Il est aussi important d’avoir des troupeaux, et non juste deux-trois bêtes pour «faire joli», notamment pour pouvoir s’échanger les mâles reproducteurs afin d’éviter la consanguinité.

Le Birolan a choisi ces chèvres parce qu’elles sont «ProSpecieRara» et qu’elles sont adaptées pour entretenir des «prairies sèches où la biodiversité est importante». «Certains terrains me sont indiqués par la Direction générale de l’environnement. C’est le cas à Arzier où une prairie sèche a été abandonnée et redevient forêt. Mes chèvres vont manger les arbustes et permettre de revenir à l’état de prairie», explique l’ingénieur agronome de Bière qui compte aussi plusieurs petits fruits et arbres à haute tige «ProSpecieRara».

A Longirod, Etienne et Victor Bovy ont choisi des moutons miroirs. D’abord pour avoir une race particulière, mais aussi pour voir si elle est plus résistante aux maladies que d’autres. L’un des constats positifs: ces moutons ont un caractère maternel très fort et s’occupent donc très bien des petits. Le hic, c’est qu’ils donnent naissance à davantage de mâles que de femelles. Le fils, Victor, a aussi acquis des cochons laineux. «Je me suis lancé dans la production de fruits et légumes et les cochons me permettent de bien valoriser les déchets.»

Plusieurs essais
Les vaches grises rhétiques sont arrivées il y a plusieurs années chez François-Lionel Humbert, à Le Vaud. Lorsque son père décide d’arrêter le lait dans les années 1990, il cherche une race rustique, pas trop grande et adaptée à leurs pâturages plutôt maigres. Après plusieurs essais, dont l’Evolènarde, c’est la grise rhétique qui s’est imposée. Aujourd’hui, ils comptent 35 mères allaitantes.

Enfin, au parc animalier de La Garenne, à Le Vaud, depuis qu’il a été rénové, plusieurs animaux «ProSpecieRara» s’y côtoient. «Notre ambition est la réintroduction d’espèces en voie de disparition. Nous voulions aussi présenter la faune domestique», explique le biologiste Raoul Feignoux. Ainsi, les visiteurs peuvent notamment y découvrir des chèvres d’Appenzell, des oies de Diepholz, des canards de Poméranie, des porcs laineux ou encore des moutons de Saas dont un petit qui a récemment pointé le bout de son nez.


LE CANARD DE POMÉRANIE, LA CHÈVRE BOTTÉE ET LA GRIGIA DE CORNELIA ET MATTHIEU MULLER
Le canard de Poméranie est l’un des derniers de campagne d’Europe et s’élève en Suisse depuis 1920. La chèvre bottée, originaire de l’Oberland saint-gallois, a été présentée pour la première fois à la foire agricole de 1909 et a presque disparu dans les années 1980. La capra grigia vient des vallées du Tessin et des Grisons. Un virus a failli totalement l’éradiquer, il ne restait plus que quelques individus à la fin des années 1990.


LES VACHES GRISES RHÉTIQUES DE FRANÇOIS-LIONEL HUMBERT
Pour qu’elle réponde aux critères, la grise rhétique ne doit pas dépasser 1,31 m et porter des cornes. Elle est utilisée à deux fins, lait et viande. Son ancêtre est le bos brachyceros, le boeuf à cornes courtes et épaisses, déjà présent dans les Alpes centrales avant notre ère. Dans les années 1920, la grise fut supplantée par la brune. Aujourd’hui, l’effectif augmente.


LA POULE SUISSE DE RAOUL FEIGNOUX
Elle est blanche avec une crête rouge, telles les couleurs nationales. Son origine remonte à 1905, et en 1991 ProSpecieRara retrouva quelques rares éleveurs de cette poule à deux fins, viande et oeufs. Aujourd’hui, la race connaît un regain d’intérêt, principalement en Suisse allemande.


LES MOUTONS MIROIRS D’ÉTIENNE ET VICTOR BOVY
Le bout des oreilles et un rond autour des yeux foncés sont les caractéristiques des moutons miroirs. «Il est très probablement originaire du Prättigau (Grisons).» En 1995, ProSpecieRara trouva quelques-uns des derniers exemplaires», précise la description sur le site de la fondation.