Le Canada, terre promise des agriculteurs de La Côte

AGRICULTURE Ils se nomment Baumgartner, Cinter, Besson et Failletaz. Ils ont comme point commun d’avoir migré pour reprendre des domaines et reconstruire leur vie dans ces contrées lointaines.

Article paru le 26 février 2019 dans La Côte. Textes: Fabienne Morand. Photos: DR PDF

“Il ne faut pas partir pour ne rien faire, il faut travailler comme partout.» Madeline et Michel Besson ont quitté Bassins en 1996 pour le Canada, à la suite d’un voyage effectué une année plus tôt. «Emigrer, c’est plus dur pour ceux qui restent. Là-bas, c’était la nouveauté pour nous», raconte Michel, dont deux des trois fils s’intéressaient à reprendre le domaine.

Ils ont ainsi troqué leur exploitation bachenarde – 26 hectares, dont seulement 7 en propriété, et l’écurie était au milieu du village – pour une ferme québécoise de 280 hectares de cultures, 60 hectares de forêt et 330 bêtes, le tout en un seul tenant. Des chiffres qui donnent le tournis ici, sachant qu’une exploitation suisse, c’est 20 hectares en moyenne! «Il ne faut pas avoir peur de la grandeur, mais la gestion est la même», rassure Michel Besson. Lorsqu’il a acheté sa ferme – à des Lucernois – à Sainte-Geneviève-de-Batiscan, celle-ci comptait moitié moins de bêtes et 60 hectares de moins. «A notre arrivée, la production laitière était de 480 000 litres. Aujourd’hui, avec trois robots de traite, elle est de 1,8 million de litres par an.» L’homme et son épouse, comme la très grande majorité de ses confrères, ont tout mis en oeuvre pour que l’entreprise grandisse. Aujourd’hui, la gestion du domaine est assurée par leur second fils, Stéphane.

«Il faut avoir de l’ambition»
«Si tu pars à l’étranger, il faut avoir de l’ambition, être fonceur, ajoute Laurent Failletaz qui a quitté Chavannes-de-Bogis en 2002. Mais je conseille aussi de ne pas oublier le côté humain. Je l’ai négligé et cela s’est ressenti.» Au Canada, il a tout d’abord acheté une ferme dans le Manitoba, éloignée de tout, qu’il a revendue quelques années plus tard pour une autre exploitation moins isolée, dans la province du Québec. Vaches et machines ont effectué les 2500 km de route entre les deux domaines. «C’était plus rentable que de tout vendre pour tout racheter.»

Le Canada, Laurent Failletaz l’a découvert en 1995 avec Christian Baumgartner, de Nyon, lors d’un stage à la suite de leur CFC d’agriculteur. Le second y retourne six mois plus tard pour y retrouver «sa blonde», devenue sa femme, avec qui il a eu quatre enfants. Si des possibilités de reprendre une ferme sur La Côte existaient, l’amour et l’envie des grands espaces se sont avérés plus forts.

Mais l’attrait, pour ces cultivateurs, c’est de pouvoir grandir plus facilement, là où il n’y a quasi pas de subventions, où les contingents laitiers n’ont pas été abandonnés. «Et où nous sommes bien estimés, pas assistés. Nous sommes des PME», souligne Michel Besson. Et malgré un incendie qui a ravagé leur ferme en 2006, Madeline et Michel Besson ne regrettent pas leur choix. Aujourd’hui, deux de leurs trois fils sont revenus au pays. Le couple, lui, est à la retraite et séjourne régulièrement en Suisse dans un petit pied-à-terre aménagé à Bassins.

«Les Québécois boivent plus de lait que de blanc»
Si ces trois agriculteurs sont partis pour des vaches laitières, ce n’est pas le cas d’Olivia et Gérard Cinter, qui vivent à Sainte-Elizabeth-de-Warwick, au Québec. En 1987, ils ont quitté le domaine – isolé et sans électricité – qu’ils louaient à Apples, au sein duquel ils élevaient leurs chèvres pour vendre leurs fromages et légumes bio au marché de Morges. «C’était déjà très cher d’acheter en Suisse. On a vu une annonce dans le «Sillon romand» et on s’est dit qu’on pourrait aller regarder», se rappellent-ils. Ainsi, ils sont tombés sur un «petit» domaine de 23 vaches et 80 hectares.

Depuis, près de 400 chèvres ont remplacé les vaches et les deux retraités continuent d’aider leur fils. «Les deux, trois premières semaines, tu te demandes ce que tu as entrepris. D’ailleurs, si tu réfléchis trop, tu ne le fais pas. Nous avons foncé et n’avons aucun regret, même si les hivers sont parfois longs. Toutefois, l’accueil des Canadiens est extraordinaire, cela aide», soulignent-ils.

Enfin, concernant le travail de la terre, tous cultivent essentiellement herbe, maïs, un peu de blé et de soja afin de nourrir leurs bêtes. «On essaie d’être autosuffisants, résume Laurent Failletaz. Si c’était à refaire, au niveau professionnel, je le referais. J’ai pu développer mon exploitation, améliorer la génétique de mon troupeau et surtout je suis mon propre patron.»

«Je n’ai jamais pensé à rentrer en Suisse, mais je reviens en visite environ tous les deux ans. Ce qui me manque le plus, ce sont les montées et descentes de l’alpage avec les cloches. Ici, c’est tout plat», admet Christian Baumgartner. Et les Besson de conclure en souriant: «Si tu pars, tu dois avoir mieux qu’en Suisse, c’est motivant. Là-bas, nous n’avons pas de sangliers, pas de cailloux dans les champs, ni de campagnols. Mais nous avons des castors, des ours et des oies sauvages lorsqu’elles migrent.» Ils ajoutent d’un clin d’oeil: «Et les Québécois boivent plus de lait que de blanc.»

L’avis de Philippe Magnenat
Tombé amoureux d’une Québécoise, Philippe Magnenat a quitté Bière en 2002. Au pays à la feuille d’érable, il a notamment travaillé au consulat suisse à Montréal. Il est d’ailleurs membre du Conseil de Suisses de l’étranger, délégué pour l’est du Canada, Québec et provinces maritimes, et de plusieurs clubs suisses. Il nous livre sa vision des agriculteurs suisses au Canada: «On compte plusieurs milliers de paysans suisses au Canada, mais les belles années pour acquérir une ferme sont révolues. Aujourd’hui, les prix sont trop élevés. Même pour certains enfants, c’est difficile de reprendre. Toutefois, ce qu’on constate, c’est que les Suisses sont arrivés avec une autre vision de l’agriculture, ils ont travaillé dur, ils ont drainé des terrains, apporté de la technologie et beaucoup vendent des machines agricoles. Aujourd’hui, les Suisses qui arrivent sont principalement amoureux, étudiants ou informaticiens. Mais émigrer au Canada n’est pas facile, la difficulté principale est de trouver un emploi, car ils ne reconnaissent pas nos diplômes.»